Ne me dis pas… chez Clo

Il y a des moments comme ça, des moments où tout semble très loin, si loin !

Des moments où l’on a peur du lendemain, où l’on fouille dans ses tiroirs pour retrouver ses souvenirs.

Vous savez, ou vous ne savez pas, il m’arrive de m’arrêter longuement sur une image… différente.

– Différente ?

Oui, tu sais bien ! Les images que l’on dépose sur son blog sont souvent très belles…

– Si elles ne l’étaient pas, on ne les montrerait pas ! Tu dis des bêtises, Quichottine !

Essaie d’écouter jusqu’au bout !… Toi, tu serais de ceux qui anticipent tant qu’ils ne cherchent même plus à savoir si les cinquante premières pages sont ou non le reflet de l’ensemble d’un livre.

– Si tu me parles encore de Papilio, je fais un caprice !

La bibliothécaire obéienne retint difficilement l’éclat de rire qui aurait fait trembler le vitrail en camaïeu de bleus qui masquait le jardin tout proche.

Ce lutin était vraiment incroyable !

Elle l’imaginait sans peine se roulant sur le sol dans sa houppelande toute rapiécée, mais comment ferait-il pour se relever ensuite ? Il ne fallait pas oublier qu’il avait désormais plus de mille cinq cents ans… Il ne devait pas manquer de ces petits problèmes qui nous empêchent de courir dans les escaliers, de sauter à pieds joints les ruisseaux et…

– Tu crois vraiment que j’ai de l’arthrose ?

La voix de son ami se chargeait d’inquiétude. Quichottine ne lui faisait-elle plus confiance ? Il était sûr de pouvoir encore jouer à cache-cache au milieu des coquelicots et des bleuets sans que personne ne l’aperçoive… sauf s’il le voulait bien, évidemment !

Euh…

– Tu vois bien ! Tes aminautes ont raison de penser que tu divagues trop !

Je ne « divague » pas, je digresse, je prends mon temps pour aller à l’essentiel, je n’aime pas brûler les étapes, ni sauter les préliminaires…

– Pourtant tu l’avais fait avec Don Quichotte, tu avais sauté la préface, les dédicaces…

Il ne faut pas faire fi des dédicaces, elles sont importantes ! Surtout lorsqu’elles ont été préparées avec soin, qu’elles sont uniques…

– Voyons, voyons… comme celles de… Davy ?

Le Lutin bleu, à ce moment précis, aurait pu passer pour Louis Jouvet interrogeant Michel Simon…

Bizarre, Bizarre… Je ne te parlais pas de lui. Ce n’est pas encore le jour ! Peux-tu me dire à quoi tu joues ? Tu m’interpelles, tu m’agresses, tu me titilles sans arrêt, et, même quand je ne dis rien, que je parle d’autre chose, tu m’obliges à revenir à…

Papilio ?

Le Lutin bleu lui avait coupé la parole. Il n’avait pas compris que Quichottine plaisantait. Elle avait envie de changer de sujet, mais elle voyait bien qu’il fallait qu’elle lui prouve qu’ils pouvaient cohabiter tous les deux sans dommage.

N’as-tu donc pas envie de partir chez Clo, pour une pause-conte au lieu d’une pause-café ?

– Pourquoi ?

Parce qu’elle pourrait bien avoir un jour envie de déménager aussi ce petit coin d’écriture où elle nous racontait son “ailleurs”…

– … et où tu lui as aussi, un jour, parlé d’un géant qui n’avait pas peur de l’eau ?

Pas tout à fait, écoute bien…

Dans la bibliothèque le silence se fit. Comme une volée de moineaux, les derniers visiteurs s’étaient soudain rassemblés et s’étaient installés confortablement sur leurs coussins multicolores. On se poussait un peu, pour trouver la meilleure place.

Quichottine se mit à raconter, sans hâte, l’histoire qu’elle avait autrefois offert à Clo, un conte à parenthèses et à points de suspension.

Je te devais une histoire… Tu te souviens ? Elle aura pour titre :

“Ne me dis pas”

Il était une fois, un géant.

(Ne me dis pas que c’est plutôt facile… Je le sais, jusque là, tout va bien.)

Mais ce n’était pas un géant ordinaire, de ceux qui se cachent dans le fond des rivières quand arrive la pluie

(Ne me dis pas que c’est parce qu’ils ont peur de fondre… Ils ne sont pas en sucre, les géants !)

…ou qui s’enfoncent dans les océans pour être sûrs que personne ne viendra les déloger…

(Ne me dis pas que tu ne sais pas que les géants, un jour, en ont eu marre de devoir s’enfoncer dans la terre pour être tranquilles… ils ont seulement changé d’élément !)

C’était un géant, magnifique, mais un peu rêveur, qui rêvait de s’installer dans la forêt où vivent les lutins.

(Ne me dis pas que tu n’as jamais vu les lutins de Quichottine ! )

Ce géant s’était mis en route, tout seul, comme il se doit. Mais, au bout de quelque temps, il s’était découragé. Comment trouver la forêt où vivent les lutins, quand on n’a jamais mis les pieds à Yeur ?

(Ne me dis pas que tu ne connais pas, je ne pourrais pas te croire…)

Il commençait à tourner en rond…
C’est alors qu’il aperçut une fée.

(Ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c’est ? Ce sont des êtres un peu transparents, diaphanes, aux ailes translucides mais qui brillent dès qu’un peu de rosée s’y accroche… ça y est ? Tu vois de qui je veux parler ?)

La fée était au bord de la rivière, elle jouait avec une grenouille. C’est vrai, elle essayait de lui apprendre à parler. Mais, ce que la fée ne pouvait pas savoir, c’est qu’il eût mieux valu que la grenouille en perroquet se changeât. Elle n’y avait pas pensé. Elle ne savait même pas qu’il existait des perroquets, des aras, de ces oiseaux au magnifique plumage qui savent parfois dire autre chose que « quoâ ? »

(Ne me dis pas que la fée n’avait jamais quitté la montagne, c’était évident, non ?)

Lorsque le géant l’aperçut, il tomba tout de suite amoureux. Il ne pouvait faire autrement. Il n’avait jamais vu de fée, il ne voyait que sa beauté, sa légèreté, la transparence de sa robe…

(Ne me dis pas… Eh ! Mais c’est bien sûr ! Il n’y a rien de coquin là-dedans !)

Ce qui lui plut tout de suite, c’est qu’il crut qu’elle était fille du vent et des étoiles, et qu’elle saurait certainement où était le pays des lutins…

(Ne me dis pas qu’il était intéressé, ce n’est pas du tout le cas, il l’aurait aimé malgré son ignorance !)

Il s’approcha donc du ruisseau, de l’herbe humide où la fée se tenait… Malheureusement, son pied était lourd, même sur l’herbe. Il fit du bruit. C’était un géant un peu pataud…

La fée se retourna et glissa. Patatras ! Quoique bien légère, elle tomba dans la rivière et mouilla sa robe de fée. Ses ailes toutes flétries pendaient lamentablement lorsqu’elle réussi