Le chagrin

Le Lutin bleu avait décidé de se reposer un peu, quoi qu’ait pu en penser la Bibliothécaire, les Lutins dorment aussi.

Enfin, il ne s’apprêtait pas à dormir, il s’était installé sur le bureau, sous la lampe, comme s’il avait eu besoin de dorer davantage !

Il ne dormait pas. Un crayon de couleur, bleu évidemment, à la main, il coloriait ce qui restait d’une des pages blanches du cahier de Quichottine, celui de ses jeunes années.

Quelqu’un s’approcha, très doucement, sur la pointe des pieds, en évitant de les poser sur l’une des lames de parquet qui grinçaient.

(Vous ne saviez pas encore que le sol de la Bibliothèque est un vieux, très vieux parquet ? Quichottine a appris à l’entretenir comme on le faisait autrefois. Un coup de balai, un autre à la paille de fer, encore un coup de balai et un autre au chiffon enduit de cire – pas de cire synthétique, non, de la vraie cire d’abeille, celle qui sent si bon ! – et puis, frotter, frotter, avec un ancien gilet de pure laine qui lui donne le brillant que vous voyez tous.

Ce n’est peut-être pas comme ça qu’il faut faire, mais c’est ce dont elle se souvient. Près du Père Lachaise, l’appartement parisien de ses parents avaient le même. Les enfants devaient faire très attention pour ne pas le salir. Ils se déchaussaient dans l’entrée, et, sur les “patins” de feutre gris, ils s’essayaient aux glissades qu’on leur refusait, dès que Maman avait le dos tourné.

Ce qu’ils ignoraient tous, c’est que leurs parents ne les auraient jamais punis car, en glissant ainsi, ils ne faisaient que prolonger le polissage du dit parquet.)

Des années se sont écoulées depuis. Quichottine n’a oublié ni l’odeur, ni la brillance du bois à peine ciré. Quand elle a terminé son ouvrage, elle s’assoit dans son fauteuil et elle rêve qu’elle est allongée sur le sable qui luit dans le soleil, juste devant la mer.

La mer est là, toujours, sous ses yeux, dans ses écrits, dans sa pensée, alors qu’elle ne l’a que très peu fréquentée. Elle se voudrait grain de sable, comme l’un de ceux dont parlent les écrivains du Voyage.

Elle se rêve là-bas plutôt qu’ici. Pourtant, ici, c’est si joli !

Soudain, Martine surgit, l’air hagard : “Je me presse par ci, je cours par là”…  On aurait dit le lapin blanc d’Alice, sans sa montre à gousset, ce n’est plus guère la mode.

– Que se passe-t-il donc ? Il y a le feu ?

– Où ça ? où ça ?

(Le Lutin bleu s’était redressé et, pour un peu, il aurait pu chanter la complainte des Grenouilles au bord de l’étang.)

– Suis-z-ici, suis-z-ici ! répondit le Lutin vert, goguenard.

(Il y avait bien longtemps qu’il n’était pas venu faire un tour dans les parages, et son bel habit neuf brillait aussi.)

Le Lutin bleu fronça les sourcils. Son double vert n’était pas toujours de ses meilleures rencontres.

– Ah ! Te voilà… que fais-tu par ici ?

– J’apparais, et je disparais, comme j’en ai envie ! Tu sais bien que c’est l’automne et la fée m’a appelé à la rescousse. Je dois repeindre la forêt.

(Pour ceux qui ne le sauraient pas, le Lutin vert est peintre, un excellent peintre, alors que son double bleu est plutôt écrivain. Les deux se complèteraient bien s’ils n’étaient pas un peu jaloux l’un de l’autre.)

– D’ailleurs, que fais-tu sur ce bureau, tu as à faire ailleurs !

– Je lis ! Tu vois bien, tu pourrais me laisser tranquille encore un peu !

– Tu ne lis pas, tu colories !!!

Et, d’un geste rapide, efficace – le Lutin vert ne se trompe jamais, ne rate jamais ce qu’il fait, c’est terriblement horripilant, la perfection ! – il arracha la feuille que le Lutin bleu essayait de lui cacher.

– Rends-la-moi, je n’ai pas fini !

– Tant pis, tant pis !

Mais avant qu’il ne la jette par la fenêtre encore ouverte, tous eurent le temps de la lire.

C’était un très vieux texte, et pourtant, Quichottine pourrait encore l’écrire aujourd’hui.

171006_Quichottine_Chagrin

Le chagrin, c’est toujours un peu ça… quelque chose qu’on ne mesure à aucune échelle, il est là, seulement là.

(À suivre… j’ai seulement abrégé le titre, pour ne pas vous lasser. C’était le quatrième volet de ce récit d’attente : Moi, taureau et un peu Dragon aussi.)

37 réponses à “Le chagrin

  1. Le chagrin pour un petit chat qui est mort est très violent même si l’on n’est plus une petite fille .. Il réveille la mère de tous les chagrins, celle qui est en nous , en mille morceaux .
    Ton poème était sacrément prémonitoire . Il est très juste .
    Bises Quichottine.

  2. On ne peut prendre la misère du monde sur ses jeunes épaules, un jour le petit chat meurt et pour l’enfant tout s’écroule, qu’importe comment son monde tourne… merci encore, bises

  3. Bonjour Quichottine
    Le chagrin ne se mesure pas vraiment à telle ou telle chose , il est puissant et devastateur qu’on soit jeune enfant ou adulte
    Très beau partage , gros bisous

  4. Coucou Quichottine
    Le chagrin est un sentiment difficile à surmonter, comme on dit il faut du temps au temps, certaines fois cela en prend plus….
    Merci pour cette suite
    Doux week end & gros bisous de nous deux

  5. Un beau poème … prémonitoire ?
    Déjà, tu étais douée, car il date, ce poème.
    Bon week end … Pas trop le moral.
    Bisoux doux, ma quichottine

  6. J’écoutais l’autre jour un psy qui disait que l’on est pour la plupart beaucoup plus chagriné par la perte d’un seul être que par la disparition d’une centaine de personnes dans un cataclysme ou une guerre un peu comme si nous n’avions pas le cœur assez grand.
    Les lieux et les êtres chers laissent par contre une empreinte indélébile sauf en cas de perte de mémoire. Moi qui ai des remords à vendre la maison de ma mère ainsi que les meubles et les objets auxquels elle tenait, je me suis aperçue hier qu’elle ne se souvenait même plus qu’elle avait une maison et un jardin et qu’elle était très surprise quand je lui ai dit que je m’étais abîmé les mains en nettoyant son jardin! L’oubli est parfois un cadeau du ciel
    bises et bonne journée

  7. L’odeur de la cire d’abeille, je l’ai aussi en mémoire .
    Des souvenirs émouvants que tu évoques si bien et si délicatement. Tu étais déjà douée pour écrire …
    Un chagrin ne se mesure qu’à l’intensité de celui qui l’éprouve .
    Il n’y a pas de petits ou de grands chagrins je pense .
    Je t’embrasse et te souhaite un très bon week end.
    PS: c’était Paris et non Pari !

  8. le chagrin est un sentiment terrible, il est indescriptible.
    bonne journée, bises

  9. Encore très émouvant ton texte…
    Ma petite fille m’a dit un jour:

    « J’ai tellement de chagrin que mes larmes coulent toute seules »
    “Le chagrin, brûlure au creux de la poitrine.”
    Philippe Delerm
    De Philippe Delerm / La cinquième saison

  10. Le chagrin, que l’on porte tous un jour, qui nous envahit, vient le temps de l’apaisement mais jamais de l’oubli. C’est la vie…faite de joies et de pleurs, de bonheur et de chagrins… Merci pour cette page….

  11. J’ai lu les volets manqués de ton histoire
    De beaux mots malgré qu’ils sont « chagrinés »
    Bon We Quichottine

  12. Mais qu’il est beau ce texte là qui dit si bien le chagrin…
    Bises
    Dany

  13. Très beau ton poème Quichottine et il est tellement vrai.
    Le chagrin ne se mesure pas, il est là !
    Gros bisous et bonne journée

  14. Bonjour Quichottine. Je me souviens bien du parfum de la cire dans le premier appartement où nous avons vécu, juste au-dessus de la salle de classe. Ma mère entretenait le parquet comme tu l’as si bien décrit. Et puis mon père a changé d’école et nous avons vécu dans un autre logement de fonction avec des linos. Nous devions marcher dessus avec des patins : une horreur pour moi, car ils ne glissaient pas. Bonne journée et bisous

  15. Malheureusement, ce texte de 1970, est toujours d’actualité.
    Le petit enfant à un gros chagrin, son chat est mort.
    Bien sûr, tu mets en parallèle le chat et le monde mais c’est vrai qu’à la mort d’un proche, ne fut qu’un chat, on oublie peut-être un peu le monde qui souffre lui aussi.
    Bonne journée Quichottine
    Bisous

  16. Au fait, chez mes parents, c’était comme chez les tiens. De plus j’ai continué la tradition et avec les patins s’il vous plait ! La cire au sol et sur certains meubles. Mon époux aime lui aussi cette odeur qui lui rappelle son enfance aussi.
    Bisous

  17. Les chagrins d’enfants… Ton texte me fait penser à la réplique d’Agnès dans l’Ecole des Femmes. Il est immense le chagrin quand quelqu’un ou quelque chose qu’on aime n’est plus. Le monde des enfants n’a pas la même dimension que celui des adultes, il est bien plus vaste et plus riche en émotions.

  18. le chagrin ne peut être mieux défini Quichottine nous sommes toujours des enfants quand le malheur nous touche

  19. Ah ! les parquets cirés et les patins me font revenir biens des souvenirs de mon enfance 🙂 une très jolie page que je viens de lire là , j’adore. Bises

  20. l’odeur de la cire d’abeille, la vraie!!! j’ai connu cela il y a très longtemps, mon premier boulot de « secrétaire » mais aussi « femme de ménage-cirer un petit bureau au sol en parquet comme tu le décris si bien , et là un jour j’ai dit « stop je suis engagée comme secrétaire pas comme femme à tout faire, le salaire n’est pas le même !! j’avais 22 ans ! une patronne pas commode mais qui a compris que je ne remplacerais plus la femme de ménage « qui leur coutait trop cher  » c’était en 1964 !!!
    alors le lutin il devait veiller quelque part car j’étais plutôt timide et oser me rebeller ce n’était pas prévu dans la maison !!
    allez on va faire comme si..c’est loin et vive le VOYAGE !
    MIAOU !!!!

  21. La cire d’abeille un souvenir que l’on n’oublie pas , chez mes parents aussi elle était d’usage et les glissades sur le parquet également . Quant au chagrin oui quand il frappe à la porte on en oublie le reste du monde car il nous touche de près et peu importe s’il concerne un animal ou une personne , le manque et l’absence de l’être cher nous peine .
    Tres belle page avec le lutin bleu et le lutin vert .
    Bon samedi
    Bises

  22. le chagrin sait toujours nous surprendre

  23. Salut
    Le chagrin on ne le sent pas venir et pourtant chacun peut en avoir.
    Bonne journée

  24. Ce chagrin écrit en 1970, est tout à fait d’actualité, rien n’a changé, sauf qu’il y a encore plus de morts…
    Bises et belle après midi

  25. Toujours d’actualité,comme tu le dis si « gentiment », il y a toujours un petit chat qui est mort, il y a toujours quelqu’un, homme ou animal, qui pleure une disparition
    Mon fils et mon père me manquent terriblement
    Mais je crois que le lutin bleu connait la fée qui chasse les vilaines pensées et le cafard… 🙄
    Je t’embrasse

  26. tes mots sont toujours valables aujourd’hui.
    Bises Quichottine

  27. le chagrin est une petite bête tapie au fond de nous qui, remonte parfois violemment et nous secoue de toute part…….Quel beau texte tu as écrit…
    cirage des parquets que de souvenirs, a genoux et que je frotte frotte…..c’est vieux. Bisoussss

  28. Je n’ai pas de souvenirs de parquets cirés…mais je t’imagine très bien en train de patiner en cachette dès que ta maman avait le dos tourné. J’aurais fait pareil 🙂 On croit souvent que les enfants n’ont que des petits chagrins je me souviens très bien du mien quand mon chat a été retrouvé mort sur la route. Je ne l’ai pas vu mais j’étais inconsolable et puis c’était la première fois qu’un être cher ne revenait plus. Le chagrin ne se mesure pas. Il est là c’est tout ! Bisous et à bientôt pour la suite

  29. Il n’y a pas de petites peines et de grands chagrins.

  30. J’aime beaucoup cette page, elle m’évoque tant de choses entre la bonne cire d’abeilles la complaintes des grenouilles et aussi cette belle façon de parler du chagrin. Merci !

  31. J’ai lu toutes les pages de cette histoire avec beaucoup de bonheur.
    Le chagrin , ne se mesure pas , il est à la dimension de l’amour .
    Tout chagrin est le plus important pour celui qui le subit.Ne négligeons surtout pas le chagrin des petits enfants.
    Douce soirée, bises Quichottine

  32. Je suis l’enfant qui pleure un monde meilleur, cueillant parfois sur le chemin un petit miracle, mon pagne-riez en est rempli …Tour à tour je les parsème, les oublie, les retrouve sur un coin de rempart aux pierres éraflées par le temps, ou c’est un vent mystérieux qui vient me les conter à l’oreille, déplorant de l’avoir pressentie sourde un instant ….
    Si nos chagrins restent de grands voyageurs, leurs plus beaux périples ne se situent pas forcément très loin …
    J’ai écrit un jour (dans mon premier livre) ceci « La souffrance n’a pas de valeur réelle, son ampleur n’est à l’échelle que de celui ou celle pleurant dans sa chair … » Je t’offre ces mots aujourd’hui.

    Et le miracle ce matin fut d’ouvrir mon écran sur ta page …
    Je venais de déposer sur ma table d’écriture un bon thé fumant, allumer une à une les bougies autour de mon autre arbre à paroles. « Chagrin », ce titre, j’ai d’abord eu peur !
    Puis, dès la première ligne, j’ai senti que les minutes que j’étais entrain de vivre allaient être aussi profondes que belles, imprégnantes à foison !
    Que cette cire sentait bon aussi , aussi bon que la sève coulant des arbres, je me laissai délicieusement emporter sur ce radeau en toile de rêve, entre ramure et grain de sable, suivant un crayon bleu entrain de dessiner la mer, celle qui tangue en nous, secrète, sauvage, intérieure ….Et combien tout cela fut enchanteur mais surtout attachant !

    Y aura-t-il un oiseau suffisamment ému pour rattraper la feuille lancée par la fenêtre ou, peut-être, doit-on la laisser s’envoler en toute liberté dans les airs afin qu’elle devienne étoile ensuite ou soleil ……………………….?

    Je dépose en attendant, sur un coin de la feuille (et si lutin bleu me le permet) un baiser des plus châle-heureux : sabine

  33. Tu as des mots intemporels, pour hier, aujourd’hui et demain, des mots de tous les jours en somme, qui deviennent luisants et odorants sous ta plume et ruissellent de douceur.

  34. En te lisant chère Quichottine j’ai retrouvé deux choses, l’une c’est l’odeur de la cire d’abeilles, l’autre c’est une date, 1970, l’année d’un immense chagrin pour moi. Je l’avais enfoui au plus profond de moi et là il ressurgit.
    Merci pour cette belle page.
    Bisous.
    Domi.

  35. Je repense au parquet de ma maman qu’elle aimait tant entretenir, il était « fougère » comme on en voit dans les maisons basques d’une couleur si chaude, elle dansait avec son pied et j’admirais son énergie …
    Que peux-t-on contre le chagrin d’un enfant ?

  36. Le chagrin est personnel et il est difficile de le mesurer.

    Je repense au parquet. Le gîte en est recouvert dans les 3/4 des pièces: tout l’étage ainsi sue la salle à manger et le salon. On a préféré le vitrifier pour en être moins esclave.

    Bises du soir Quichottine ! Bonne soirée !

  37. Un touchant poème ; merci beaucoup Quichottine pour la lecture que tu offres !
    Belle fin de journée de dimanche ! Bises

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