Quichotte (17)

Il fallait que je vous montre de nouveau le « Don Quichotte » de Martine.
Elle m’en a envoyé un autre, récemment, vous l’avez vu dans la galerie d’images, mais je le remets ici, en plus grand.

(Image de Martine)

Elle me l’a envoyé en pensant que ce serait bien, dans la bibliothèque, d’avoir un livre aussi ancien. Elle a raison.

Il y a longtemps, elle m’a envoyé un premier cadeau, vous le savez. Elle avait « bidouillé » son image de la statue qui existe vraiment, pas très loin de chez moi, à Cergy. Là (clic), elle disait avoir retrouvé le petit lutin vert qui s’était échappé de la bibliothèque… Vous vous souvenez ?

(Clic image pour la voir dans le billet original)

Mais, moi, je la connaissais depuis bien longtemps, cette statue. D’ailleurs, je vous en avais parlé dans le Tiroir aux secrets… Je vous avais dit qu’il s’agissait d’une réalisation de Charles Gir et je vous avais montré une partie d’un texte que j’ai écrit il y a déjà longtemps.
Je vous avais dit :

Elle était toute déchirée, mais j’en ai maintenant les grandes lignes. Il faudrait récrire l’histoire, lui redonner un peu de vérité, ce sera pour une autre fois !

Entretemps, je suis passée à autre chose, j’ai oublié…

Non, ce n’est pas vrai.
C’est un moment de ma vie que je ne peux, que je ne veux pas oublier.

L’autre jour, j’ai reçu un message qui m’a montré que je ne devais pas laisser cela de côté, surtout pas.
On m’a parlé de Martine, et de ce texte qu’elle avait écrit.

Ce texte est de moi, bien sûr, comme tout ce que je vous écris sans citer de nom d’auteur. Ceux qui me connaissent bien, depuis que je viens vous raconter des histoires dans la bibliothèque, savent que je ne peux voler que des images, et que si je les vole, je dis toujours à qui elles sont, ou je dis où je les ai trouvées.

Je suis comme ça, moi.

… Mais il y en a qui ne le savent pas.

Ce texte-là, si important pour moi, je l’ai écrit un jour où j’allais si mal que j’ai marché, marché… jusqu’à l’avoir trouvé, lui, là-bas, dans le parc de la préfecture… à Cergy.

(Image de Martine)

Si je l’avais déchiré, modifié, c’était pour participer à un concours de nouvelles… où je n’ai rien gagné.

Aujourd’hui, je vais vous le confier, en entier.

Rencontre

Dans le parc de la préfecture, un chevalier attend.

Il est là depuis si longtemps que personne n’y fait plus attention. Pourtant, si l’on s’approche un peu, tout doucement pour ne pas susciter son courroux, si l’on s’assoit près de lui sans chercher à le circonvenir, il se peut qu’il se mette à raconter son histoire.

Je l’ai découvert par hasard, un soir de chagrin. J’avais décidé de m’évader d’un quotidien sans projet, peut-être de partir à l’aventure. L’aventure, quand on est une épouse et une mère responsable, cela se limite souvent à une promenade rageuse au fond d’un parc, le temps d’oublier ce qui a pu être la cause de son chagrin.

Je marche, les larmes dans les yeux, en les essuyant parfois d’un revers de la main, pour ne pas avoir l’air de pleurer.

Si je sortais mon mouchoir, ce serait une façon d’abdiquer, de reconnaître qu’il faut me calmer, me moucher un grand coup comme lorsque j’étais enfant. « Arrête de pleurer, mouche-toi. »… et tout se terminait bruyamment au fond d’un mouchoir salvateur.

Il est à la maison, ce mouchoir, en compagnie de mes tourments.
Je suis partie sur un coup de tête en laissant derrière moi mari et enfants. Qu’ils se débrouillent après tout ! À l’impossible nulle n’est tenue. Il faudrait être Dieu pour tout résoudre cette fois !

Je marche.
Les passants m’indiffèrent. Je me moque de leurs regards moqueurs ou compassés.

Je marche et j’ai dans la tête trois mots « marche ou crève ».
C’est la devise de la Légion.
Je ne veux pas encore mourir, alors je marche.

J’ai suivi les voies piétonnes qui sillonnent ma ville.
J’ai franchi les obstacles infimes que des enfants avaient laissé traîner, comme s’il s’était agi de montagnes.

Je me repais d’images. Les murs de ma cité reçoivent les hommages des jeunes de mon quartier. Ils ont décidé qu’affublés de leurs signatures, ils étaient plus conformes à leurs désirs refoulés.

Parfois, un tag attire l’œil, coloré, hardi, il dessine sur le mur le geste de celui qui en est responsable.
L’énergie qui me manque est là, dans ce reflet d’une jeunesse perdue.

Les haies se succèdent avec leurs buissons multicolores.
Un rare gazon survit là où les animaux et les hommes n’ont pas voulu faire de détour.
Le béton laisse soudain place à la nature. Le parc s’ouvre devant moi, comme un havre de paix.
Mon pas s’est fait moins sûr. Je n’ai pas l’habitude de venir ici. C’est trop loin de mon périmètre ordinaire. J’observe les bassins, les arbres, les bâtiments qui entourent le parc… comme s’il avait besoin de la moindre surveillance !

J’erre… mais peut-on errer ici ?

J’ai retrouvé le chevalier, je me suis assise pas loin.

Comme le renard du Petit Prince, il fait semblant de ne pas me regarder. Mais il m’attend, je le sais. Il m’a attendue depuis que j’habite à Cergy, il savait que je le trouverais.

Tout n’était qu’une question de temps. Il est là. Moi, je le regarde et j’en oublie de pleurer. Comment peut-il se trouver ici, aujourd’hui ? Comment ma fuite inutile a-t-elle croisé son chemin ? Je l’ai déjà rencontré, il y a longtemps. Coup de foudre d’adolescente je l’ai aimé avant même de le comprendre.

Lui, il sait raconter le monde à sa façon.

Il a compris depuis plus de quatre siècles qu’il suffit de mettre en mots les incertitudes pour les briser et en tirer sa force.

Jouer avec sa langue pour reconstruire le monde, sans se laisser dominer par lui, le vaincre en le modelant selon son propre rêve.

Là-bas, très loin, il y a l’Espagne qu’il ne rejoindra pas. Mais désormais, je peux rentrer chez moi. Je connais son histoire.

L’Ingénieux Hidalgo, le Don Quichotte cergyssois, m’a redonné des raisons d’espérer.

Cergy, 11 février 2007

56 réponses à “Quichotte (17)

  1. Je vois le tableau ! Quelle meilleure place que ce don quichotte au milieu des tours de la ville nouvelle de cergy ! (ben, moi, j’ai une petite préférence pour l’ancienne, plus rurale, plus humaine…)

    • Martial… Si tu connais Cergy, moi, je suis juste à la limite, entre les deux !

      … et tu te trompes. Cergy est la seule ville nouvelle qui ait su garder un peu d’humain…

      J’y vis depuis… plus d’un quart de siècle maintenant, et, même si parfois je déplore qu’elle continue à pousser comme un champignon, je me dis qu’il le faut. Il y a encore du monde qu’il faut loger, pour qu’il n’y ait personne qui meure dans la rue.

      Passe une douce journée, Martial.

  2. Il est si précieux l’ouvrage de Martine qu’il vaudrait mieux le mettre dans une vitrine pour ne pas l’abîmer …

    Même si les ouvrages sous verre, c’est un peu comme des oiseaux en cage …

    Moi non plus, je suis comme toi, je n’ai jamais dérobé ni des mots, ni des images,  seulement des pommes, quand j’étais enfant, dans les vergers de Cergy …Et oui ! le temps passe …Les vergers ont été remplacés par du béton ..

    LIZAGRECE

    • Il va rester derrière nos écrans… mais je suis heureuse qu’elle ait pensé à me transmettre cette image.

      Tu étais à Cergy autrefois ?

      Près de chez moi, il y avait des pruniers, tout un verger… mais le seul qu’il reste aujourd’hui est bien malade. C’est dommage. Ils n’ont pas été remplacés par du béton. Il y a là un espace vert, entretenu par la ville. C’est joli.

      Pourtant, tu as raison, de nombreux espaces de verdure cèdent aujourd’hui la place à des immeubles. Comment faire pour ne pas construire tous ces logements qui manquent cruellement à ceux qui voudraient pouvoir s’installer ?

      Je n’ai pas de solution.

      Merci d’être passée…

  3. Trouver l’espoir, n’est-ce pas la quête de tous.

    Ton histoire est très belle et si bien racontée qu’elle peut transmettre l’espoir à tes lecteus.

    bises

  4. Moi non pls je n’ai pas la solution hélas !!!

    Sinon j’alais à Osny – chez ma grand-mère -en vacances quand j’étais petite … C’était la campagne ! Des champs à perte de vue, un lavoir, une ferme .. On allait voler des pommes avec mon grand-frère dans les vergers de Cergy … Mon frère ne vole plus de pommes et il habite Cergy

    LIZAGRECE

    • À Osny, il y a encore des champs, mais peut-être plus à perte de vue…

      Je suis contente, si ton frère habite Cergy et que tu as un jour l’occasion de lui rendre visite, nous nous verrons. :D

      Merci, Liza

  5. Je viens te remercier pour ton charmant com sur mon blog, repasse quand tu veux bisous et bonne journée domi la sorcière d’arcane

    • Ne me remercie pas… Cela m’a fait plaisir de pouvoir te souhaiter, à l’heure, ton anniversaire !

      Bonne soirée, Domi !

  6. Je ne vais que très rarement à Cerg car quand je vois mon frère – c’est chez ma soeur- on est une grande famille ! A Nanterre -Mais saiton jamais ? LIZAGRECE

    • Nanterre, ce n’est pas si loin… Nous pourrons trouver un « milieu » 🙂

      On ne sait jamais… c’est la phrase préférée du Petit Prince.

      Merci, Liza.

  7. Tu fais de bien jolies rencontres quand tu ne vas pas bien….ma fille habitait à Cergy st Christophe… dans le batiment en demi cercle… c’est très beau, elle avait un bel appartement…maintenant elle est en Bretagne…en tout ca ce jour là ton Don Quichotte t’a bien aidé je suppose…. gros bisous… et bonne journée…

    • Je vois très bien… Cette place est splendide !

      Mais je pense qu’elle est bien mieux en Bretagne, c’est une si belle région !

      … Mon Don Quichotte m’aide toujours…

      Bonne soirée à toi, Bigornette !

  8. Joli cadeau!!

    bises du soir!

  9. Une promenade si bien racontée, je comprends maintenant ta passion pour Don Quichotte.

  10. Dans le « ici et maintenant » il y a cette statue, je dirais plutôt une statue de Don Quichotte. Lui qui est universel a par cela dégotté un super truc, c’est le fameux don d’ubiquité. Ici et ailleurs… maintenant et toujours. Un peu comme le chagrin et la joie, jumeaux terribles comme les enfants de la légende ils sont nourris de la même louve… l’humanité (ou plutôt Humanité)

    • Tu as raison, Alphomega… ici, ailleurs, toujours… et il est là. Et je crois que l’on peut trouver en lui l’humanité toute entière !

      Merci pour ta présence…

  11. Ce texte est très très beau.

  12. Ton texte m’a bcp touchée, il est vrai que parfois on a envie de tout bazarder et d’aller sur une « île » déserte….On pleure sur ses rivages, on regarde la mer et on s’apaise..La vie est là, au fond de soi…VITA

  13. Je me reconnais tellement dans ton texte que ça en  est presque effrayant 😉

    je connais les longues balades, d’une mère et épouse responsable  qui se demande qui elle est ou elle va, et ou encore elle ira ; Jusqu’au ras le bol qui me fait aussi m’évader . Je ne vais pas a la rencontre d’un  Don  Quichotte, mais je me ressource au chant des oiseaux  😉

    Ce texte est magnifique bravo .

    Bises du soir ^^

  14. J’ai aimé ton texte qui m’a réveillé des souvenirs, une histoire débutant pareille mais je n’ai pas rencontrer de bel hidalgo de bronze. j’aime bien ta phrase,< jouer avec sa langue pour reconstruire le monde sans se laisser dominer par lui, le vaincre en le modelant selon son rêve > et tu sais très bien jouer avec les mots. Bonne fin de journée avec des bigs bises du soir

    • Je crois que beaucoup pourraient partager ce souvenir avec moi. Merci de l’avoir fait.

      Bonne soirée à toi aussi

  15. Bonjour de Kelly, très bel article, et beau texte,tu as bien fait d’aller a Cergy, je vais aussi aller voir Martine,elle fait beaucoup pour sa commune.Pour ton comm, sur Sallertaine, non, je ne suis pas entré, pratiquement toutes les églises sont maintenant fermée en semaine
    <a href= »http://eglises.over-blog.fr/ »>http://eglises.over-blog.fr/</a&gt;

    • C’est ce que je me disais, pour ton église… C’est dommage parce que tu aurais pu faire de belles photos avec les beaux vitraux que l’on aperçoit.

      Pour Martine, tu as raison, son blog fourmille de renseignements.

      Merci pour ta visite.

  16. Presque le premier texte que j’ai lu de toi, Amielle. Si beau. Si toi.

    Gros bisous, tout plein.

    • Oui… Il t’avait plu dès la première lecture !

      Merci d’avoir été là… si présente ! Dès ce moment-là !

      Gros bisous, tout plein, pour toi aussi mon Amielle.

  17. Très belle nouvelle et émouvante nouvelle Quichottine. Tu sais que Don Quichotte ne m’attire pas vraiment mais quand j’ai le blues c’est à l’axe majeur que je vais m’asseoir au pied des colonnes au petit matin. Je contemple Cergy, le village, les étangs, au loin la défense…. et je peux ensuite aller travailler beaucoup plus sereine. Je me suis retrouvée quelque part dans ta nouvelle

    • C’est un magnifique endroit… je connais bien.

      La vue y est magnifique et tu nous en as montré aussi de très belles images sur ton blog. J’adore quand tu fais ça !

      Merci, Martine… Je suis très touchée par ton commentaire. merci de m’avoir prêté cette image…

  18. Bonsoir Quich’

    Ton billet m’ a vraiment émue. Plus qu’ émue, même….

    Moi aussi j’ ai vécu des heures  « pénibles », (d’ ailleurs qui n’ en a pas vécu ?) mais pas l’ ombre d’ un Don pour me réconforter …. et la seule chose que j’ aie jamais volée de ma vie, était un infect bonbon enveloppé de papier doré ….

    Gros bisous ma Quich’

    • J’ai beaucoup de chance, je crois. J’ai un chevalier pour me sauver… il m’arrive de me prendre pour une princesse… (non, bien sûr, tu sais que je plaisante…)

      Pour ton bonbon, je le savais, tu nous l’as raconté ! Mais je trouve cette histoire très touchante…

      Gros bisous à toi aussi, ma Clo !

  19. Toute désillusion crée un nouveau vide en nous… les larmes soulagent, une attention détourne nos pensées nous faisant oublier pour un temps les tourments du quotidien…
    Mais pourtant nous restons toujours en quête de l’Absolu…

  20. Mon chat a du mal à se taire. Il faudrait bien qu’il rencontre Don Quichotte un jour. Je vais peut-être l’entraîner pour une cure de silence. Je n’ai pas pu le dire à Mahina, je ne peux pas l’ouvrir et je ne sais pas répondre sur mon blog.
    Peut-être vaudrait-il mieux qu’il en reste aux contes.

    • J’avais répondu chez vous… J’ai vu ce matin qu’elle a corrigé son adresse.

      Moussa ne doit pas se taire. Il a beaucoup à dire et moi beaucoup à apprendre encore.

      Les contes sont un moyen détourné, mais j’aime beaucoup aussi ces entretiens qui semblent si légers et qui pourtant révèlent tant de notre quotidien.

      Ne cessez pas d’écrire, Charles. C’est tout bon.

  21. De lien en lien, j’arrive sur ton texte non tronqué. Tu écris des mots à la fois très personnels et pourtant je pense que beaucoup peuvent s’y reconnaître, en tous cas, il m’évoque d’autres errances de grand vide et de grand désarroi ! Mais ce Don Quichotte-là, je l’ai croisé souvent seule ou avec mes « petits de l’époque. Une autre vie …

    • Une époque peut-être pas si lointaine.

      Merci d’être allée jusque là, Jeanne. C’est un texte auquel je tiens.

  22. « mettre en mots les incertitudes pour les briser et en tirer sa force. »

    Merci pour ce texte, ce partage… et pour cette phrase…

    • J’aime quand tu es là, Mahina… Merci pour ces mots que tu as relevés. Ils étaient importants pour moi alors, et ils le sont toujours.

      Je t’embrasse fort.

  23. Michka/Le Pirate

    je n’immaginais pas qu’il y avait tant de représenations!!!

    bisous ma quichottine à moi

    PS: le mot à recopier est CSS…….je suis poursuivi

    • Il y en a beaucoup, et je crois qu’ils ne cessent de s’accumuler.

      CSS ? C’est fou ! Tu en vois partout ! Dure la vie quand on passe en V2 !

      Merci pour ta présence, Michka !

  24. On comprend et on imagine, mais je ne connais point cet endroit ! Le livre de Martine est une petite merveille en soi. Il doit sentir bon… bisous

    • Martine a de la chance… et elle m’en a fait profiter.

      Moi, je l’ai seulement rangé ici.

      Merci Plume… j’adore aussi l’odeur des livres anciens.

  25. Petite Elfe/Eolina

    Belle rencontre assurément.

    « Jouer avec sa langue pour reconstruire le monde, sans se laisser dominer par lui, le vaincre en le modelant selon son propre rêve. »

    Voilà une phrase qui  me plaît… Bonne fin de soirée.

  26. Et bien, quel périple pour rejoindre ton fier chevalier! Mais une bonne marche salutaire qui sèche ses mauvaises pensées!

    Bon vendredi Quichottine!

    • Étaient-ce de mauvaises pensées ? Je ne sais pas. Juste un gros chagrin.

      Merci, Alrisha ! Bon vendredi à toi aussi !

  27. il y a des nuits où j’aimerai le rencontrer pour qu’il me donne toutes les raisons qu’il t’a données d’espérer.

  28. …. hasard ?.. je ne pense pas… il t’a appelée et tu es venue… très joli

    bizzz