Septembre (Le Voyage, 9)

Septembre

Photographie © AA

Le cloître l’accueillit. Les moines avaient accepté de le laisser entrer, il était épuisé. Il devait à tout prix retrouver l’équilibre qu’il avait délaissé dans sa quête de soi.

S’il avait ainsi voyagé, sans contrainte, sans plus jamais s’inquiéter de l’heure, son corps ne pouvait pas le suivre sans en subir le contrecoup.

Quand il frappa un matin, il était à faire peur et le moine portier hésita à appeler de l’aide.

Qui donc était cet individu décharné, au visage émacié, aux cheveux longs et à la barbe irrégulière ? Le brave homme avait failli tomber à genoux et se mettre en prières tant Clément évoquait en son esprit un tableau de Philippe de Champaigne qu’il avait vu un jour au musée de Nancy. Ecce Homo… un Christ couronné que la rosée qui s’accrochait aux cheveux de l’apparition lui faisait entrevoir.

Aura d’un matin de septembre, juste avant que le soleil ne pointât dans le lointain.

Mais le moine s’était très vite ressaisi. Sa foi n’était pas si naïve ! Jésus ne pouvait pas frapper le matin à sa porte… Et puis, pourquoi un Dieu de chair et de sang, viendrait-il ici ? Il avait bien d’autres endroits à visiter avant de se pencher sur le petit monastère. Les moines n’avaient pas besoin de le voir pour croire en lui et lui adresser ces mille petites prières qui faisaient leur quotidien.

Le portier avait demandé à Clément ce qu’il voulait mais, en guise de réponse, le jeune homme s’était affalé sous le porche.

Lorsqu’il se réveilla, Clément était allongé sur un lit étroit, dans une pièce blanche et nue. Une mince couverture le protégeait. On l’avait en effet dévêtu et il chercha vainement ses hardes autour de lui. La pièce était vide. Sur le mur, en face de lui, un simple crucifix de bois sombre. Une chaise délaissée, tout près, semblait attendre son visiteur. Il ferma les yeux, les rouvrit, en espérant peut-être trouver une autre image. Il ne se rappelait plus rien.

Où était-il ? Comment était-il arrivé jusqu’ici ? Ses membres étaient gourds comme s’il venait de passer une éternité à attendre… mais quoi ? qui ?

Il n’était même plus capable de penser.

La porte s’ouvrit sur un être bizarre, un vieillard. Cherchant sans doute un curieux compromis entre son mal et l’ouvrage auquel il devait s’atteler, le moine avançait, penché en avant, la colonne vertébrale en équerre. Clément cru qu’il aller tomber. Mais l’homme ne fit que s’asseoir sur la chaise et lui adresser un sourire entendu.

Je viens faire une pause, si vous le voulez bien. J’ai balayé la chapelle et le cloître, j’ai ciré les parquets. Là, mon dos me fait un peu souffrir. C’est évident, non ?

Le clin d’œil qui suivit cette sortie allègre confirma l’opinion de Clément. Il était tombé aux mains de fous. Ils n’attendaient que son arrivée pour se divertir à ses dépens !

Comment un vieillard passerait-il son temps à faire du ménage alors que visiblement il n’en était pas capable ? Et comment pourrait-il encore être tout sourire et plaisanterie ?

Clément referma les yeux. Visiblement, il délirait. Il avait fini par atteindre un pays conforme à son attente, un endroit où il n’aurait plus rien, où sa liberté se limiterait à ne pas regarder et à ne rien dire.

Le visiteur se tut un long moment. Puis le murmure d’une prière pondéra le silence. Le moine égrenait son chapelet.

Ave Maria…

Clément, sans y prendre garde, se mit à suivre malgré lui la voix qui l’entraînait vers de nouveaux souvenirs.

Les églises dans lesquelles il s’était parfois abrité, avant que le bedeau ne l’en chassât, avaient souvent, au fond d’une chapelle latérale, une pietà de marbre blanc ou de bois coloré. Celles qu’il préférait étaient l’œuvre d’artistes inconnus qui avaient seulement traduit l’amour de la mère à l’enfant et la détresse de cette mère devant sa perte.

Ave Maria…

Où donc est le fruit de tes entrailles, Marie ? Telle était la question éternelle que lui posait Clément, dans la pénombre des églises désertées. Dis, Marie, qu’en as-tu fait ? L’as-tu définitivement éloigné de son destin en t’opposant à sa résurrection ? L’as-tu gardé pour toi, comme aujourd’hui, pleurant sur son sort, en souffrant d’une douleur insupportable, comme lorsque tu le tenais dans tes bras, à peine descendu de la croix ?

Ave Maria…

Pleine de grâce… Marie, où t’a menée la grâce ? Ne pouvais-tu la refuser ? Marie, qu’as-tu fait du fruit de tes entrailles ? Et si c’est cela la bénédiction, ne vaut-il pas mieux n’être pas bénie ?

Clément se tourna vers le rai de lumière qui filtrait à travers les volets entrouverts. Il entendit la porte se refermer. Il ne l’avait pas entendue s’ouvrir. Il n’avait pas non plus senti le moine abandonner son siège. Le vieil homme avait quitté la pièce sans même s’adresser à Clément une dernière fois.

Une larme glissa sur sa joue. Clément pensait à cette sortie silencieuse et se disait que même un vieux moine un peu fou ne prenait pas la peine de lui dire au revoir ! Qui prendrait soin de lui ? Qui lui poserait les questions qui l’aideraient à retrouver la mémoire ?

Tandis qu’il pleurait en silence, comme il avait toujours fait, parce qu’un homme, ça ne doit pas pleurer, la porte se rouvrit. Le vieillard revenait avec ses vêtements lavés et secs.

Habillez-vous. Il fait beau. Si vous le désirez, nous pouvons sortir.


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