Juillet (Le Voyage, 7)

Juillet

Photographie © AA

Ce jour-là, le soleil avait décidé de se grimer et déchirait au-dessus du lac le coton dont il s’était servi pour appliquer les différentes couleurs de son nouveau personnage… C’est du moins ce que Clément pensa en voyant les nuages s’effilocher dans le ciel de juillet.

Il s’était installé au bord du lac pour l’été.

Il se baignait souvent. Lorsqu’il n’était pas dans l’eau, les promeneurs, ravis, pouvaient l’écouter à loisir raconter des histoires. Ils le nourrissaient en retour.

Clément avait retrouvé sa voix. Elle était encore un peu rauque, il avait du mal à s’affirmer. Ce n’était pas important, cela donnait à ses histoires des allures de confidence auxquelles les auditeurs s’attachaient.

Il inventait chaque soir un nouveau récit qu’il enjolivait tout au long de la journée. Il ajoutait des péripéties aux intrigues, de nouveaux personnages. Le temps ou l’espace importaient peu.

Il n’y avait que des mots. Ils se pliaient aux désirs de Clément, s’entremêlaient dans des rondes interminables.

Perdu dans son rêve éveillé, le jeune homme avait créé la version masculine de Shéhérazade. Les mille et une nuits s’étaient métamorphosées en journées un peu trop ensoleillées mais que nul ne songeait à transcrire. On s’asseyait autour de lui et l’on écoutait, un moment ou une heure, selon le temps dont on disposait. On se laissait bercer par son poème. On entrait dans son rêve et l’on oubliait ses soucis le temps de cette courte incursion dans le monde qu’il bâtissait.

Les quelques névés oubliés par la fonte devenaient pour un temps le toit d’un royaume souterrain où se déroulaient d’étranges préparatifs.

Les personnages pouvaient être marmotte ou fourmi, ou machine, cela n’avait pas d’importance. Clément les entraînait dans des aventures un peu étranges où la réalité se mêlait au rêve. La fiction était pourtant bien proche de ce qu’il n’osait pas analyser. S’il l’avait fait, il aurait, là encore, retrouvé sa fuite, sa quête, son amour perdu.

Si l’un des auditeurs l’interrogeait sur ses sources d’inspiration, il riait et répondait d’une courte pirouette verbale qui laissait l’enquêteur ébahi.

Clément racontait. Il modelait à son gré son histoire. Selon le bleu du ciel, les nuages qui s’y prélassaient de temps à autre, il inventait un monde et ses habitants fantasques. Il s’enivrait de paroles, guettait sur le visage de son entourage l’effet qu’elles produisaient et bâtissait jour après jour sa renommée.

On vint de très loin, cette année-là, au lac, pour écouter les histoires de ce troubadour d’un genre nouveau. Le bouche à oreille fonctionnait. Les promeneurs alertaient leurs familles, lesquelles prévenaient leurs amis, puis les amis de leurs amis… Il y eut même un journaliste de la télévision régionale. Mais c’est avec ce dernier que prit fin la gloire de Clément.

Le journaliste trouva que Clément ressemblait aux baladins des rues maussades et qu’il ne méritait pas l’attention qu’on lui portait. Un entrefilet paru dans la presse et Clément n’eut plus d’auditeurs.

Le mois de juillet s’acheva sur l’image inédite d’une rive déserte où Clément, seul, venait de retrouver le silence.


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