Avril (Le Voyage, 4)

Avril

Photographie © AA

Un arc-en-ciel timide s’était glissé entre les nuages. Il devait pleuvoir, là-bas, sur la montagne.

Clément cheminait sans plus jamais chanter. Les rares oiseaux se taisaient à son passage comme devant un convoi funèbre.

Il songeait, en silence.

Seules les jeunes pousses osaient bruire sous le souffle du vent d’avril. Toutes menues encore, elles défiaient leurs aînées qui s’accrochaient à leurs robes d’automne et refusaient de se laisser mourir.

Clément s’assit sous un arbre. Il regarda les rayons de soleil qui tentaient de franchir la barrière grisâtre. Il ferait beau, sans doute, plus tard, dans la journée.

Clément ne comptait plus les jours. Il avait décidé de se fier à la nature et de vivre à son rythme. Il avait perdu sa montre un jour dans un torrent, elle ne lui manquait pas. Il s’arrêtait de marcher quand il était fatigué, s’abreuvait lorsqu’il trouvait de l’eau, mangeait quand il en éprouvait le besoin. Les jours de pénurie, il jeûnait.

Rien ne lui manquait… si ce n’est la présence de celle qu’il aimait.

Clément ne vivait plus, il survivait.

Pour l’instant, il avait eu beaucoup de chance. Il avait rencontré sur son chemin des âmes charitables qui avaient partagé avec lui tantôt un pique-nique, tantôt un paquet de biscuits un peu trop sucrés, qu’il émiettait rêveusement à l’arrêt suivant.

Ces gâteaux, desséchés ou ramollis selon le cas, ne l’attiraient pas. Ils n’étaient que le moyen de tromper sa faim lorsqu’elle se faisait trop pressante. Il ne voulait pas avoir faim. C’était comme s’il refusait à jamais de se laisser dominer par la moindre sensation.

Il lui arrivait de plus en plus de marcher malgré sa fatigue. Il traversait des paysages accueillants ou hostiles à la même allure, à mi-chemin entre la promenade et la fuite, sans cesse hésitant… entre poursuivre ou revenir.

Les longues marches journalières lui évitaient les pensées négatives. Il marchait jusqu’à l’épuisement total et se laissait alors tomber sans même avoir choisi l’endroit ou le moment de son repos. Il se laissait porter, telle une feuille dans le vent.

Les lieux se succédaient sans qu’il s’y trouvât bien, du moins mieux…

Ce jour-là, il songeait. Comment parviendrait-il au bout de son voyage s’il n’avait pas plus d’énergie ? Il lui fallait se ressourcer, trouver le moyen, la force, de ne pas abandonner sa quête. Il avait fui, il n’avait rien préparé, seulement accepté une évidence.

Le tronc d’un arbre complice soutenait son dos endolori. Pourquoi la nature a-t-elle parfois de ces attentions qui manquent aux humains ?

Clément aurait aimé qu’une amie tendît vers lui la main, pour rien d’autre qu’un simple contact, pas pour donner ou recevoir la moindre aumône.

Il ne voulait rien recevoir, et il ne pouvait plus donner.

Il était, comme autrefois, en attente.

Cette rencontre avait ouvert une simple parenthèse dans sa vie. Il venait de la refermer.

Tout se passait comme s’il n’y eût aucune leçon à en tirer, aucun profit.

Cette conclusion était inadmissible, dérangeante. Il se leva soudainement, reprit sa marche.

Il fuyait.


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