Carré blanc

Voyons, voyons…

La bibliothécaire a chaussé ses lunettes cerclées d’or.
Je vous rappelle qu’elle oeuvre dans un château… elle a bien le droit d’avoir un peu d’or sur le nez, non ?

Et puis… c’est ainsi que je la vois ce soir. Chut !… fermez les yeux à demi, écoutez…

Elle s’est habillée d’une belle robe sombre… une robe de velours parce que le feu qui brûle dans l’âtre y fait fleurir de beaux reflets. Elle se trouve jolie, brusquement. Mais la grande psyché où elle se mire en passant lui renvoie une image un peu déformée, travestie. C’est l’image de ce qu’elle eût pu être si

Ah, les « si » ! Quelle engeance !

Si jeunesse savait… si vieillesse pouvait…

Elle se demande brusquement  de qui est cette citation. Elle soupire. Ce soir, il lui faudra lire la fin du chapitre seize

(Soupir… encore un !)

Comment faire ? Elle a pourtant promis. Mais elle est mal à l’aise. Comme lorsque, des années auparavant, elle a dû lire, en plein amphi un extrait du Marquis de Sade !

1972… mauvaise année. Il paraît que les femmes se libéraient.
Mais de quoi donc ?

Avaient-elles davantage le droit de se promener dans la rue en sifflotant?

Elle aimerait pouvoir le faire !

(Soupir… du fond du coeur,
un second, un troisième)

Les invités vont arriver, elle regarde… et elle vous voit ! Vous tous qui attendez devant la bibliothèque, prêts à entrer, à vous ruer comme un matin de soldes !

Elle s’est assise, elle a pris le grand livre et elle vous regarde vous installer.

Au premier rang, parés de leurs plus beaux atours, les amis de toujours… Ils sont là pour l’aider à ne pas avoir peur. Il y a là… mais si je vous le dis vous ne me croirez pas ! Ils sont venus de partout… et de plus loin encore !

Au second rang, les habitués, ceux qui viennent souvent, qui s’arrêtent parfois, qui feuillettent un livre ou se penchent, curieux, sur un fond de tiroir

… Et, un peu en retrait, ceux qui sont venus là pour bavarder en écoutant un peu, seulement d’une oreille et pour pouvoir ensuite caqueter….

« Vous avez vu, la bibliothécaire ? L’ourlet de sa robe était un peu défait… il pendait sur la droite… Et puis a-t-on idée de lire un truc pareil quand il y a des enfants qui passent dans le couloir ! C’est du n’importe quoi… cette dame Quichotte ? Quichotte quoi ? Ah oui ! Madame Quichottine !… »

Comme avant un combat, comme avant de prendre le départ de sa première course, comme fait le pianiste lors du premier concert de sa première tournée… elle a fermé les yeux, quelques secondes, elle a pris un grand bol d’air (Elle s’est imaginée, là-haut sur la montagne, tout en haut des Alpes ou des Pyrénées)… puis, dans le silence religieux de la bibliothèque, sa voix s’est élevée, si douce, contrastant avec les mots qu’elle lisait.

Or le muletier avait comploté avec elle que cette nuit-là, ils se recréeraient un peu ensemble, et elle lui avait donné sa parole qu’après que les hôtes se seraient endormis, ainsi que leurs maîtres, elle l’irait retrouver et le contenterait en tout ce qu’il lui plairait commander…

(p.131)

Je vois d’ici ceux qui ont parié pour le muletier se réjouir…  Mais il ne faut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir occis… c’est vrai !

Ce qui importe de savoir c’est que le lit de don Quichotte est le premier en entrant… que le second et celui de Sancho et que celui du muletier ne vient qu’ensuite…

C’est comme ça ! Mais que ceux qui ont pensé à Sancho et au sang qu’il avait peut-être – chaud – se sont trompés aussi…

Tout le monde s’endort… sauf le muletier qui attend Maritorne, Sancho qui est fort mal installé et tout endolori, et notre don Quichotte qui dans son rêve éveillé croit que la – belle – fille de l’hôtelier est amoureuse de lui…

C’est vrai. C’est écrit !

[…] il se représenta qu’il était arrivé à un fameux château (car, comme nous l’avons dit,  toutes les tavernes où il logeait étaient châteaux à ses yeux) et que la fille de l’hôte était la fille d’icelui, laquelle, vaincue de sa gentillesse et bonne grâce, était devenue amoureuse de lui et lui avait promis que cette nuit-là elle viendrait coucher avec lui un bon moment à l’insu de ses père et mère. Et, tenant toute cette chimère qu’il s’était forgée pour ferme et assurée, il commença à s’affliger et à penser au dangereux hasard auquel son honnêteté se devait trouver, proposant en son cœur de ne commettre aucune trahison à l’endroit de sa dame Dulcinée du Toboso, encore que la reine Genièvre elle-même avec sa dame Quintagnonne se présentassent devant lui.

(p.132)

Vous voyez bien, c’était écrit !

Que se passe-t-il ensuite ?

Tandis qu’il songeait à ces sottises, le temps arriva et l’heure (pour lui  malheureuse) de l’Asturienne, laquelle, tout en chemise et déchaussée, ses cheveux ramassés en une coiffe de futaine, à pas de larron et à tâtons, entra en quête du muletier dans la chambre où tous les trois étaient logés. Mais à peine fut-elle à la porte, que don Quichotte la sentit venir, et, se mettant sur son séant dans son lit, en dépit de ses emplâtres et de la douleur de ses côtes, il étendit les bras pour recevoir sa belle damoiselle. L’Asturienne, qui, toute ramassée et sans dire mot, allait tendant les mains devant elle pour chercher son bien-aimé muletier, rencontra en passant les bras de don Quichotte, lequel la saisit étroitement par le poignet, et, la tirant à soi (sans qu’elle osât dire une seule parole), la fit asseoir sur son lit.

(p.132-133)

Eh bien… nous voilà en présence d’une belle surprise ! Maritorne avait dans l’idée de passer la nuit avec le muletier, que j’imagine beau et musclé (à force de tirer sur ses mules !) et elle se retrouve « sans mot dire » d
ans les bras du chevalier

Euh… vous croyez que je dois brandir un carré blanc ?

42 réponses à “Carré blanc

  1. Très beau ce texte. Je l’ai lu avec beaucoup de plaisir….. par contre je n’arrive toujours pas à accrocher à la prose de cervantes. J’y arriverai peut être …

    • En fait, il faudrait que je change de traduction. Je crois que je vais m’y résoudre finalement, ne serait-ce que pour ne pas vous décourager tout à fait.

      Passe une belle journée, Martine.

  2. Elle a bien du se cogner après les os !!!!!!!….enfin !
    ….et s’apercevoir de la méprise !!!!

    • Ben… elle savait bien que ce n’était pas le muletier… elle est à moitié borgne mais pas sotte !
      Le problème, c’est : comment se tirer de là sans s’attirer d’ennui ?

  3. amulette

    J’aime bien écouter les histoires de la bibliothécaire. Mais je trouve diche tribill très très coquin !!! Bises petite Quicho.

    • Heureusement que tu étais assise à côté de lui… au premier rang bien sûr ! comme ça il a été bien sage… Je vous adore tous les deux !

      Bonne journée à toi aussi, Amulette

  4. Si je ferme les yeux à moitié…

    Je n’arrive plus à te lire!

  5. Carré blanc ? Non, c’est bien trop soft …

  6. Je redécouvre l’expression « se recréer » et je la trouve très parlante et poétique à la fois ! Merci Cervantès et Quichottine !

    • J’aime bien aussi cette interprétation… ces mots que l’on peut colorer à notre guise.

      Passe une bonne fin de journée

  7. j’ai eu bcp de plaisir à lire ton texte..L’introduction est superbe…Je voyais tous les auditeurs assis qui attendaient la lecture et la bibliohécaire émue mais consciente de son pouvoir de séduction…Et enfin l’épisode amusant en fait….Personnellement,j’avais pr^té à la servante plus de roublardise,en fait elle est « eue »….Merci pour et instant exquis….VITA

    • Pour l’instant, nous ne connaissons pas très bien Maritorne. Là, c’est vrai, elle est « eue », comme tu le dis si bien. Il serait temps qu’elle réagisse un peu… mais va-t-elle oser le faire ?

      Merci à toi, Vita

  8. comme c’est vivant ! j’adore ta manière d’écrire , enjouée, cultivée !
    un plaisir…

  9. Que de lecture encore aujourd’hui.
    Bonne soirée Quichottine.

  10. Je me suis invitée dans ta bibliothèque ce soir et je me suis laissée emportée par ton histoire et je rêve de chevalier, de moulin…
    Bonne soirée
    Santounette

  11. Carré blanc dans la nuit noire,
    il y avait de quoi se tromper de lit !
    mdr
    Quichottine soupire beaucoup, trois soupirs ?
    Que diable,
    il ne s’agit pas (encore) de nous lire Le Marquis de Sade même si Maritorne se trouve dans les bras du Quichotte  !
    Sont-ce les soupirs de l’asturienne que nous entendons dans le silence ?

    Gros bisous de la nuit, Quichottine 

    • Ben… elle a le droit de soupirer un peu… c’était pas évident de vous faire attendre une journée de plus !

      … et si Maritorne soupire c’est qu’elle ne peut pas parler… Elle est restée sans voix devant ce crime de lèse-soubrette… elle qui voulait tâter du muletier ! 😉

      Passe une belle nuit, Siratus

  12. Muad' Dib

    Coucou Quichottine, quel suspense insoutenable !
    Notre hidalgo au grand coeur a le sang chaud ce soir mais il reste à savoir si le muletier parviendra à garder son sang froid ?
    La question est posée (à suivre …)
    Bisous du jour pour faire suite à ceux de la nuit de Siratus,

    • Je crois que tu poses la bonne question… Muad 😉
      Réponse… cette nuit. Promis, je finirai ce chapitre !

      Je t’embrasse amicalement

  13. Bonjour , bises Quichottine et bonne journée

  14. diche tribill

    c’est bien ce que je pensais, …il faut essayer les trois, …mais moi, le passant, j’essayerai plutot la bibliothécaire, si j’étais l’étudiant…j’aurai ainsi portes ouvertes sur l’histoire en permanence disponible…(carré blanc)

    • … MDR ! Là…j’étais sûre que c’était toi !
      Pour ce qui est de la bibliothécaire, elle n’est pas vraiment disponible. Tu ne sais pas qu’elle est amoureuse du maître de son château ?

      … mais j’ai bien ri. Merci pour ce clin d’oeil matinal…
      Bonne journée, Diche…

  15. Bonjour Dame Quichottine, comme tu le vois je n’ai pu m’empêcher de passer mon chemin et me suis laissée entraînée dans le salon de notre hôtesse pour la lecture publique. Ce fut trop tentant ! Et ce titre : carré blanc ! Allais-je fermer les yeux ? Que nenni ! J’ai imaginé que, prenant ton courage à deux mains, tu allais nous lire du Sade. Je me suis dit alors : quel courage est donc celui de Dame Quichottine ce matin ? J’ai attendu, j’ai écouté et j’ai savouré. Sade s’est transformé en Cervantès et mon imagination a fait le reste.
    Exceptionnellement aujourrd’hui, je n’ai pas quatre ans alors ne brandis pas le carré blanc.
    Diantre, mais comment Maritorne se retrouve-t-elle dans cette situation ? Il me faut reprendre ma lecture là où je l’ai laissée pour le comprendre. A plus tard Dame Quichottine.

    • Ben non… tu vois, je n’aime pas Sade. Mais vraiment pas du tout. C’est un personnage un peu trop trouble, malsain. Je ne crois pas que ce soit une bonne chose que de l’avoir sur ses rayons. Je l’en ai banni.

      Tu as fait une incursion dans l’avenir des personnages que tu as repris depuis le début de mes lectures… Quelque part j’en suis contente, parce que tu vas avoir envie de vite récupérer ton retard. J’ai bien aimé que tu sois au premier rang…

      Passe une belle journée, Chana.

  16. eh ! finalement l’était un coquin  et un ptit peu libertin dis donc ….un homme quoi qui disait pas non !!
    moinj’étais au 1er rang et j’ai bien écouté 
    bonne journée /IRIS

    • Un peu coquin sans doute… libertin, non. Il prenait ses désirs pour la réalité. En fait, il aurait bien voulu. Quel homme dirait non à un peu de plaisir, même avec Maritorne quand on est, comme don Quichotte, un peu trop vieux, un peu malingre, un peu trop décharné pour plaire aux plus belles ?

      Je t’ai bien vu au premier rang… toi qui a trouvé le moulin !

      http://www.aux-pays-des-fleurs.com/article-13748930.html

      Tu écoutais bien sagement… tu auras un bon-point !

      Bonne journée, Iris

  17. effectivement la situation est délicate… on est loin de sade…. mais tout de même… ces hommes qui prennent leurs désirs pour des réalités sont dangereux…

    Mais de ce que je me souviens de don quichotte, ça devrait aller, pour la suite…

    quichottine

     

  18. Rainette

    Je me suis installée comme parfois et j’ai écouté la bibliothécaire, j’ai vu les images danser devant mes yeux aux rythmes des mots…

    Un carré blanc sur des mots ? Non mais sur la bétise oui 😉

    Bisous

  19. Ton auditoire semble sage, Quichottine !

    Le soleil s’est couché, là pas de carré blanc… (cliquez, amis de Quichottine !) mais un clin d’oeil de Muad’  :
    Dans le soir pourtant, beaucoup d’yeux brillent !
    Hi, hi !
    Pour toi et pour l’aventure épique de Maritorne !
    Gros bisous de la nuit 

    • Mon amie Siratus a envie de faire des siennes ce soir…

      Mais c’est bientôt l’heure, alors tu as raison…
      Il n’y aura pas que des sirènes dans la bibliothèque aujourd’hui !

      Gros bisous de la nuit

  20. Je me suis assise et j’ai écouté ton histoire. Une merveille! Le carré blanc? Il en faudrait davantage, Dame Quichotttine…  Moi aussi j’ai une histoire ce soir sur mon blog… sans carré blanc celle -là… toute mimie. Et on ferait une paire assez … eclectique, on va dire….
    Bonne soirée.

    • Je suis allée lire ton histoire… elle est très belle.

      Nous ferions la paire, tout de même…

      Bonne soirée à toi aussi !

  21. Roland Ivy

    D’abord, un coup de frime :
    « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » – Henry Estienne dans Les Premices-  (Merci à Google et à Wikipedia)

    Ensuite les si :
    Si j’osais, si je te recontrais dans la vraie vie, si je n’étais pas marié, si tu étais libre, si je n’avais pas peur de me prendre un râteau, si j’avais quelques années de moins, si…, si…, si…
    Je te dirais que je t’aime belle bibliothécaire qui raconte si bien les histoires à ton public hétéroclite. Peu importerait alors que quelque censeur plus ou moins bien intentionné sorte son carré blanc et tire le rideau sur les douceurs que je te murmurerais aux oreilles dans le confort de ton alcôve…

    Ca va bien avec le titre ce commentaire, isn’t it ?
    Grosses bises (et « Merde à la censure »)

    • Merci… Tu vois, je n’avais pas fait l’effort de chercher. Je suis contente que tu l’aies fait pour moi. Personne n’avait essayé de trouver.

      Si… si je te rencontrais dans la vraie vie, si je n’étais pas mariée, si tu étais libre, si je n’avais pas peur de te déplaire, si j’avais quelques années de moins, … si, si, si…

      Tout va bien… ce n’était qu’une page de roman qui avait laissé sa marque sur ma joue : je m’étais assoupie en la lisant.

      Tu as raison Roland… et qu’importe ce que d’autres disent s’il me plaît à moi de te lire ? Merci pour ce moment de chaleur et d’amitié.