Pessoa, « Os dos castelos »

Pour répondre à Clerval… j’ai suggéré un autre poème…

En voici la traduction, par l’un des éminents spécialistes de la littérature de la Péninsule Ibérique, Bernard Sesé.

Les Châteaux

L’Europe ici s’étend, sur ses coudes posée :
D’Orient en Occident elle s’étend, regarde,
Et une chevelure romantique
Recouvre ses yeux grecs, emplis de souvenirs.

Son coude gauche est reculé ;
Le droit en angle disposé.
L’un marque l’Italie sur laquelle il se pose ;
L autre dit l’Angleterre sur qui, plus éloigné,
Il supporte la main, où s’appuie le visage.

Il regarde, regard de sphinx, fatal,
L’occident, futur du passé.

Ce visage au regard, voilà le Portugal.

Fernando Pessoa, Messages.
traduction de Bernard Sesé
© Librairie José Corti/UNESCO, 1988.

Puis, l’original de Fernando Pessoa.

Os dos castelos

 

A Europa jaz, posta nos cotovelos:
De Oriente a Ocidente jaz, fitando,
E toldam-lhe românticos cabelos
Olhos gregos, lembrando.

O cotovelo esquerdo é recuado;
O direito é em ângulo disposto.
Aquele diz Itália onde é pousado;
Este diz Inglaterra onde, afastado,
A mão sustenta, em que se apoia o rostro.

Fita, com olhar esfíngico e fatal,
O Ocidente, futuro do pasado.

O rostro com que fita é Portugal.

Fernando Pessoa
Mensagem, 1934

Et, comme ce fut le cheval de bataille de Quichottine, l’extrait d’un travail que je soutins devant un jury très sérieux… Comme si un souriceau pouvait se mêler de donner son avis au lion !

Ce poème a suscité une réaction de notre part, il nous faut à présent l’expliquer.

« Os dos castelos » sont devenus « les châteaux », pluriel un peu moins défini.

Or il nous semble que dans le poème original les « châteaux » en présence sont le nouveau monde et l’ancien… ce dernier fixant son rival, son « futur du passé », du regard énigmatique du sphinx.

Ils ne sont que deux et ce rapport duel est important.

Nous n’insisterons pas, parce qu’il nous est impossible de critiquer le maître incontesté du domaine et que nous savons qu’il n’est pas si simple de conserver à la fois un texte agréable et la totalité du message original.

Mais notre réaction nous conduit à une autre interrogation.

Dans le cadre d’un apprentissage de l’autre, de ce qui nous est étranger, ne pourrions-nous pas envisager de présenter les textes en vis-à-vis ?

La traduction permet au lecteur d’aborder le texte inconnu et l’original lui offre une idée de la langue, de la présentation première, de l’importance que l’on doit ou non donner à l’écriture, à l’image écrite du texte, à défaut d’une transcription sonore. Dans le texte portugais de Fernando Pessoa, Portugal et fatal se détachent, se singularisent sur un fond de rimes en « o » qu’il convient de prononcer [u]. Le regard est différent si l’on n’a devant soi que le texte français.

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